TEXTE CATALOGUE - REMI BOURQUIN

Novembre 2002

Par Anouchka Roggeman

 Allongé dans toute sa splendeur, assoupi sous une lumière zénithale, un tigre me toise. Il est aux aguets et semble m’avoir entendue approcher de la toile. Son poil, superbe, brillant, vient de se dresser. Alerte, il me dévisage, me fige. Surtout, ne pas bouger.

tigre peint par Remi Bourquin

 L’autre tigre, tout aussi reposé, ne semble pas prêter attention à la scène. Nez à nez avec eux, je m’incline devant le calme de ces bêtes, cette agressivité maîtrisée et contenue. Peut-on encore vous appeler « bête » avec tant de majesté ? Silence, un peu plus loin, Nikou l’ours blanc, le museau posé sur ses pattes avant fait un somme. On a envie de caresser son pelage, tant il semble doux et réel. Extirpés de leur milieu naturel, posés sur un socle de marbre uniforme, ces animaux semblent afficher une certaine tristesse, un air mélancolique se lit dans leur regard assouvi. Qui êtes-vous, éléphants, tigres, lions et zèbres qui répondez à des noms magiques, de voyage ou de rêve ? Qui est-il celui qui, en vous représentant, semble s’absenter de la toile pour y apparaître imperceptiblement, dans ces regards si profonds et si humains?


La porte de l’appartement s’ouvre. Rémi Bourquin nous accueille, un sourire doux laisse échapper une voix calme, un geste délicat nous invite à entrer. On s’attendait à découvrir une hutte de chasseur exotique, un appartement de style colonial décoré de plantes sauvages ou, au moins, quelques trophées de chasse, de requin et défense d’éléphant.

 Pour  peindre ces animaux sauvages avec tant de véracité, tant d’expressions, tant de naturel, il faut les avoir côtoyés, il faut avoir vécu avec eux, il faut sans aucun doute les aimer.

Quelques souvenirs de voyages ornent les murs, des objets d’Asie, d’Afrique ou d’Europe. Ce sont des gris-gris discrets, des souvenirs intimes. L’atelier de l’artiste est installé dans la pièce principale, où les meubles rustiques d’une ancienne quincaillerie réchauffent le lieu. Sur une large toile posée sur un chevalet, la tête d’un tigre peint semble attendre le reste de son corps, dont le seul tracé au dessin laisse entrevoir l’ampleur de la future composition. Instinctivement, on cherche le modèle. Mais ici, la seule présence animale est assurée par un petit ours en peluche usé, posé près du chevalet, sur un vieil établi. « C’est un de ces objets que je garde toujours près de moi, il me réconforte ». Par la fenêtre, les toits de Paris sont les cimes des Baobabs de la civilisation, les hauteurs d’une autre jungle. C’est dans cet appartement du XXè arrondissement que l’artiste se cache du monde, se retire, se plonge dans sa peinture, à l’abris des on-dit, des vernissages, des mondanités auxquelles il n’appartient pas. « J’entends très peu ce qui se dit autour de moi, ça ne m’intéresse pas beaucoup ». A chaque instant, on sent d’avantage le privilège d’être entré dans son appartement comme dans son intimité tant l’homme semble pudique et solitaire. Le bestiaire est dans une pièce à côté. Là, une cinquantaine d’œuvres est stockée, en attendant de défiler devant nos yeux. Mes questions fusent aussitôt : avez-vous vécu avec ces animaux ? D’où viennent-ils ? Où sont-ils ? Rémi Bourquin m’arrête très vite : il n’aime pas les questions. « Je ne veux pas trop dévoiler, je préfère laisser imaginer ».


Chaque mot est posé, pesé et réfléchi. « J’attache de l’importance aux mots comme en peinture j’attache de l’importance à la nuance ou au détail. J’essaye d’être moins brutal .». Il parle peu, mais il parle vrai. Il faudra attendre, sentir, regarder pour comprendre aussi que s’il n’aime pas les questions, c’est certainement parce qu’il questionne lui-même beaucoup la vie. « La peinture, c’est du temps » explique celui qui passe une dizaine d’heures par jour à peindre dans son appartement, pour rendre chaque détail de l’animal, retrouver la lumière juste, la matière, et lutter avec l’espace de la toile pour résoudre les «problèmes » posés par la peinture et le grain de la toile. « La peinture, c’est un peu comme mon repère dans la vie, c’est là que je me retrouve ».


Pourtant, la peinture s’est immiscée dans sa vie presque à son insu. Au collège il dessinait la vue de la ville pendant les heures de sport. A la maison, il reproduisait minutieusement sur le papier ses jouets mécaniques ou des insectes qu’il collectionnait Vers l’âge de 16 ans, amateur de sciences naturelles et de philosophie, il aurait peut-être pu devenir entomologiste, si un de ses amis ne lui avait pas présenté Pierre Carron, professeur aux Beaux-Arts de Paris et futur académicien. « Je ne pensais pas que l’on pouvait encore devenir peintre à notre époque ». Pierre Carron lui fait acheter ses premiers tubes de peinture et lui propose de suivre les cours des Beaux-Arts de Paris. Quatre ans plus tard, en 1984, il en ressort diplômé, et primé par trois fois. A cette époque il commence à peindre les animaux du jardin des plantes ainsi que les grandes serres tropicales . En 1986, il obtient la bourse de la Casa Velazquez et part vivre deux ans à Madrid « pour voir l’ailleurs ». Là-bas, il peint les jardins de l’Alcazar, découvre une autre culture et une autre lumière. Déjà, son œuvre, principalement des paysages, a été exposée dans de nombreuses expositions collectives, en France, en Allemagne et au Royaume Uni et c’est à Herblay ,ou il a passé son enfance, qu’il fait sa première exposition personnelle.. En rentrant à Paris, il retrouve les animaux du jardin des plantes et du zoo de Vincennes. Là son regard s’arrête essentiellement sur Siam, le grand éléphant du zoo de Vincennes ,celui-là même qu’il reproduira en grand format sur commande du muséum d’ Histoire Naturelle et qui trône aujourd’hui encore dans la grande galerie de l’Evolution. 

 

 Dés lors, les animaux sauvages allaient devenir un des sujets de prédilection de l’artiste, qu’il continuera à alterner avec des paysages, des jardins, des plages, des phares, sans jamais les abandonner. Pour mieux les observer, il parcourt de nombreux zoos de France et d’ailleurs, et passe des heures entières, des jours d’affilée à leurs côtés. Petit à petit, il les connaît par cœur, et se met à les peindre avec obsession. « Ce sont mes animaux de compagnie, je les baptise en leur donnant des noms de lieux exotiques qui reflètent leur personnalité ». S’il peignait autrefois in situ, Rémi Bourquin préfère aujourd’hui travailler dans son atelier, à l’aide de la photographie ou d’après ses souvenirs. « Il m’est difficile de travailler dehors gené par des problèmes techniques comme les mouches qui se collent au vernis mais gené aussi par le regard des gens ». De retour dans son atelier, il recompose l’animal tel qu’il l’a aimé et compris, vu de l’intérieur. « Quand je peins, je suis à l’intérieur, toutes mes forces sont canalisées dans les animaux. Je peins pour rester paisible ».

 

 En effet, s’il se dégage une « force tranquille » de ses peintures, c’est probablement parce que Rémi Bourquin concentre son énergie et sa tension dans le moindre détail de la toile. Bien qu’il avoue s’absenter dans sa peinture, il exprime sa détresse, sa tristesse, parfois même sa colère à travers des horizons sans fin ou des tigres assoupis. Pourquoi ne pas choisir de faire jaillir le pinceau, dépasser le trait, écraser la matière ? Pourquoi ne pas se défouler sans se restreindre à une écriture classique et contenue ? Le défoulement, Rémi Bourquin l’obtient en préparant sa toile, ou en travaillant les ciels. Le reste est un concentré d’attention, de minutie et de nuances. De ces sujets aux contours parfaits, sujets de tensions et de tranquillité se dégage alors un sentiment d’éternité, un calme imperturbable, des plages de silence apaisantes et réconfortantes. Comme des statues, les animaux de Rémi Bourquin sont  inscrits dans la durée du marbre.

Au contraire des premiers animaux réalisés par l’artiste entre 1988 et 1993, le halo de poussière a disparu, l’atmosphère vaporeuse et putréfiante dans laquelle ils baignaient est aseptisée, allégée. Les grilles ne sont plus, les cages n’apparaissent plus. Dans cette nouvelle série, les sujets sont éclairés par une lumière directe, les couleurs sont éclatantes, limpides, cristallines. Les animaux jaillissent de la toile avec d’autant plus de force qu’ils sont dénués d’ombre, de perspective et d’un quelconque élément externe contextuel. Posés à froid sur des socles de marbre, presque en grandeur nature, les sujets s’imposent, provocants par tant d’immédiateté et d’instantanéité. Peut-on alors parler d’hyperréalisme et comparer Rémi Bourquin à ces artistes, Demuth, Sheeler, Benton, Mac Lean, Cottingham qui ont, en leur temps, posé un regard ultra réaliste sur des objets pour les reproduire de façon exacte et quasiment photographique ? Le rapprochement est sommaire et erroné. S’ils ont en commun l’exactitude de l’image et la fidélité aux détails, la précision de Rémi Bourquin n’est pas clinique, le rendu n’est pas froid ni dénué de tout contenu émotionnel, le regard de l’artiste n’est pas neutre ni distant. Comme Edward Hopper - qui fut d’ailleurs parfois taxé d’hyperréalisme - , Rémi Bourquin semble insensible aux courants de son époque, imposant son style sobre, sa manière de peindre, franche et directe. Comme l’artiste américain, il place ses sujets dans un tel dénuement qu’il en extrait l’essence. De cette balise au bout d’une jetée, de ces cabines de surveillance sur une plage vide comme de ces rois de la jungle dressés devant un aplat uniforme émane une réalité permanente, une singulière solitude qui ne peut que nous renvoyer à nous-mêmes. Ramenée ainsi à la « chose essentielle » (Camus), le sujet peint perd ses limites temporelles et accidentelles, flotte dans un espace atemporel. Imprégné par l’atmosphère paisible qui se dégage du tableau, vidée de toute présence humaine, le spectateur peut alors laisser libre cours à son imagination. A nous donc de nous emparer de ces animaux et de les faire vivre dans notre propre univers, dans nos rêves, nos fantasmes ou nos peurs. A nous d’envahir l’espace vide de la toile pour décharger ou plutôt recharger nos émotions, retrouver au plus profond de nous-mêmes nos instincts véritables, impulsifs, animaux. Si l’être humain est absent des toiles de l’artiste, c’est bien qu’il en est le principal sujet et la plus grande source d’inspiration. En évoquant les peintres qui l’ont influencé, Rémi Bourquin parle de Balthus, «  par qui j’ai appris à voir la peinture », Edward Hopper « pour ses maisons et ses intérieurs », Corot « pour ses voyages ». Et pour les animaux ? « Aucun peintre en particulier, aucun homme en particulier, mais tous à la fois ». Car voilà bien l’un des points essentiels de l’artiste : celui qui semble se mettre tant à l’écart des autres, du monde et de ses bruits est un humaniste avant tout, un sage qui questionne la nature humaine. « Ma passion, c’est la compréhension de l’être humain».

 

 Parmi le genre humain, il est un regard que l’artiste privilégie et respecte plus que tous, c’est celui de l’enfant. Lui empruntant son regard naïf, son émerveillement et sa fascination pour les grands animaux et les choses de l’ailleurs, Rémi Bourquin s’adresse à ceux qui savent aussi retrouver ce regard instinctif . Saphira, le tigre dormant, les deux ours échangeant un baiser dans l’eau de Baiser mouillé, Tinga et Madimbo ne sont-ils pas après tout de grosses peluches attendrissantes prêtes à être cajolées ? Dénués de méchanceté et de tout caractère bestial, ils semblent tous être tirés d’un livre pour enfants, du Livre de la Jungle de Rémi Bourquin. Mais dans le regard triste des animaux, dans ces phares esseulés, sur ces plages vides, on retrouve la nostalgie d’un temps qui a passé. Comme dans Jeux d’enfants, qui représente une plage vide de toute présence humaine et des jouets d’enfants, l’enfant est parti, laissant derrière lui son sceau et son ballon. Peints depuis un point de vue très bas, à 50 centimètres du sol, les horizons vides semblent être vus depuis les yeux d’un enfant. Rémi Bourquin est sans aucun doute un Moogli des temps modernes, recréant autour de lui des êtres exotiques qui deviennent ses amis. Dans son atelier, loin de la jungle sociale, il vit avec eux, à l’intérieur. « Le vrai voyage, il est en fait dans mon atelier ».